dimanche 8 avril 2018

La Chute du flocon blanc

TRANSSIBERIEN, ACTE II
9.288 kilomètres + 800 kilomètres
  6 jours, 18 heures et 22 minutes
Décalage horaire avec la France : + 1 heure

DERNIERE SCENE


06 avril 2018. Il y a 75 ans jour pour jour, un petit être aux cheveux couleur d'or finissait son voyage. Aujourd'hui, c'est mon tour. Honnêtement, j'étais prêt à prendre le Transsibérien une troisième fois, à repartir pour Vladivostok. Quand on peut faire quelque chose une fois, on peut le faire deux fois - on appelle cela la récidive - et, jamais deux sans trois, la troisième fois, l'habitude s'installe. Ce qu'on a commencé par faire une fois, on le fait finalement une infinité de fois. Si je n'ai pas pris le Transsibérien une troisième fois, c'est parce que, pour une fois, j'ai décidé d'être raisonnable. Je dis pour une fois et je suis catégorique : pour une et une seule fois. Pour cette fois.

On a effectué des tests de vitesse en Russie. Les ingénieurs ont proposé de faire avancer les locomotives à 200 km/h. On aurait ainsi rallié la capitale à Vladivostok en deux jours. Niet ! a-t-on répondu. Personne n'a besoin d'arriver aussi vite. On fit une deuxième proposition : 130 km/h. En trois jours, on aurait pu se rendre au bord de la mer du Japon depuis Moscou. Niet ! Niet ! Les techniciens ont finalement suggéré 100 km/h. Le voyage serait de quatre jours. Niet ! Niet ! Niet ! - Alors, enfin que voulez-vous ? se sont permis de demander les spécialistes. Et voici l'argumentation, jusqu'alors précieusement conservée entre les murs du Kremlin - je risque gros :

- Quelle vitesse permettrait un voyage en sept jours ?
Les employés, pâles comme la mort, sortirent leurs calculettes :
- 60 km/h, mais... une semaine ? Vous êtes sûr ? Ils vont s'ennuyer. Pire, ils deviendront fous !
- 60 km/h, c'est parfait. C'est très bien une semaine. Sept jours. Sept est un chiffre magique.
- Mais pourquoi ?
- Les passagers auront le temps d'apprendre.
Les ingénieurs commencèrent à perdre patience :
- Apprendre quoi enfin ?
- Apprendre. Apprendre à répondre à vos questions, puis ils pourront répondre aux leurs et à toutes les autres, tout le reste. Ils seront prêts et moi aussi.
- Prêts à quoi ?
- Eux, à vivre. Moi, à être le roi des fous, dit le tsar.

Quand je suis tombé, un peu par hasard, sur ce dossier top secret, je n'ai pas immédiatement saisi le sens des paroles. Avant que l'évidence - oui, elles dansent - ne frappe. Qu'apprend-on à tous ces enfants de dix ans, six ans, deux ans, six mois parfois, qui restent sur les rails pendant des jours sans broncher ? Pas de pleurs, pas de cris, pas de caprices. On leur apprend la patience. On leur apprend à ne pas dire "c'est long", "c'est loin", "c'est dur" ou "moi, je ne pourrais pas". C'est un stage dès le berceau : ici, pas de management, de marketing ou de finance, il est question de la vie. Après tout, c'est ça la vie, non ? Lent-faire. Une fois la patience acquise, on a accès à tous les secrets. Je pourrais en partager quelques-uns avec vous, mais j'aurais peur d'être trop bavard, d'écrire un roman.

La carbonisée perchée me balance plusieurs dizaines de pages à la figure :
- Tiens, vieille branche ! C'est tout le reste.
Je parcoure rapidement quelques lignes :
- Qu'est-ce que je suis censé faire de tout ça ?
- Attends, il y en a encore.
Et la plume sort une autre pile, tout aussi épaisse. J'ai déjà vu ces feuilles cornées :
- C'est moi qui ai écrit cela ! Je les ai cherchées partout. Tu mes les avais volées ?
- Censure par la Société des Plumes.
- C'est quoi ça encore ?
- On a un droit de regard sur ce que tu écris, on ne peut pas te laisser tout raconter, certaines choses doivent rester tues. Je dois rendre des comptes...
- Tu dois rendre des comptes en me privant de mes contes ? Mais je la hais ta Société ! Je la méprise même. Comment peut-elle m'enlever ce qui compte le plus pour moi ?
- Je sais, je te comprends, elle me débecte aussi. J'ai décidé de quitter la Société pour te rendre ton dû. Peu de plumes ont le courage de prendre cette décision, car la rupture du contrat marque malheureusement la fin de tout le reste. Il ne me reste plus beaucoup de temps. Reprends ces feuilles, elles t'appartiennent.
- Merci pour les feuilles, mais le tronc est déjà mort... c'est trop tard maintenant.
- Non, ce n'est pas trop tard ! Non, l'arbre n'est pas mort ! Rien n'est jamais mort ! crie la plume en tremblant. Quelle bêtise de croire que le monde des vivants et celui des morts sont discontinus. Il faut être encore plus bête pour en être convaincu quand on parle à une morte. Il n'y a qu'un seul monde. On peut continuer d'aimer ce qui meurt, je crois même que c'est notre devoir à tous. Enfin non, je ne crois pas, je le sais plutôt.
- Si je l'avais su plus tôt. Dis-moi comment faire !
- Bouge-toi. Prends l'air et tu trouveras la paix. Ensuite, tu pourras continuer à aimer comme si de rien n'était.

La plume frissonne avant de reprendre :
- Si tu es prêt à changer de vision - par exemple, à voir avec le coeur et non avec les yeux - bois à la source de mon bec l'écume de l'amour et les bulles de la mort. Tu te rendras compte que l'amour imprègne la vie et donc tu réaliseras que la mort n'est rien d'autre qu'une illusion tenace. Qu'elle n'existe pas. Bois cet heureux alcool, sois ivre vivant, je te le conseille.
Encore une fois, elle frémit. La nouvelle me bouleverse et je ne trouve rien de mieux à dire que :
- Je tombe de haut.

La nébuleuse rit :
- Ne sois pas ridicule ! Tu n'es jamais tombé !
- Amoureux, ça ne compte pas ?
Aussi, comme disent les Russes, je suis tombé de mon esprit. Mais ça, vaut mieux ne pas le dire.
- Tomber amoureux ? Mais, c'est voler, ça ! On devrait dire "je vole amoureux".
- Quand on est seul à tomber amoureux, on tombe vraiment.
- On tombe vraiment ? Arrête ! Même dans ce cas, on vole. On vole seul, certes, mais on vole quand même. Non mais arrête, vraiment ! Aimer et attendre l'amour en retour, ce n'est même pas aimer, si ce n'est s'aimer soi-même. L'être aimé ne fait que réfléchir ton image. Réfléchis ! Aimer et recevoir l'indifférence, c'est la définition même de l'amour. Ceux qui en font l'expérience devraient s'en réjouir et non s'en plaindre. Moi, je te parle de tomber et toi, tu me parles d'amour ? Tomber, juste tomber, tu sais ce que c'est ? En as-tu la moindre idée ? Tu sais ce que c'est, quand tu tombes et que la descente te semble interminable ? On finit par ne voir que du noir et on ne sait pas quoi faire, on ne sait pas comment s'en sortir. Alors, on broie, on broie sans s'arrêter, parce que ça occupe et parce qu'on pense trouver l'issue de cette façon. Mais plus on broie, plus il fait noir et plus il fait noir, plus on a envie de broyer. T'imagines la suite. Non, n'imagine même pas ! Voilà, c'est ça, tomber. C'est ça, descendre. Et ça n'a vraiment rien à voir avec aimer.
Essoufflée, elle grelotte et se recroqueville sur elle-même, elle fait peine à voir.

La plume se trompe. Tomber, je sais ce que c'est. Je pourrais la contredire, lui dire ce que cela fait d'être le dernier flocon de Sibérie à tomber. Ce qu'on ressent quand on arrive à la fin d'une belle histoire et que tout est sur le point de fondre. Malgré la blancheur du décor, rien ne semble plus noir. Je pourrais la contredire et pourtant je me tais. Contredire, c'est le rôle de la plume, pas le mien. La plume, c'est la neige. Un peu destructurée et dans un autre genre. Le genre n'est que mensonge. Dans ce cas, les Russes et les Allemands mentent trois fois, les Français et les Italiens deux fois et les Anglais ne mentent pas mais dans tous les autres cas, tous les hommes mentent.

Pit, Piter pend

Mon associée de papier a les pupilles qui brillent. Sa voix vacille sous l'effet, je suppose, de l'émotion de notre ultime dialogue. Le duveteux philosophe évite mon regard et observe tristement les lourds nuages de plomb qui tracent des lignes de coton, là-haut dans le ciel gris. L'Armée de loups-biches commence à nous encercler et au bout du couloir, la pire des créatures attend avec impatience la chute de la géante. La chut de la géante. La plume n'a pas la moindre intention de résister, elle accepte sa fin tragique sans s'y opposer. La nébuleuse claque du duvet, elle n'a pas de dents, c'est sûrement ce qui la rend si adorable : à partir du moment où on a des dents, on est doté de la potentialité du mal, on peut mordre. Concernant mon plan, tout ne s'est pas exactement passé comme prévu, certains y ont laissé des plumes.
- Ne perds pas la balle, fais ton trou et rejoins mon club. Regarde, voilà le Golfe de Finlande ! Cela te fait combien de temps en Russie en tout ? Je suis un peu déboussolée.
- Quatre mois.
- Tiers d'an, reformule la plume zélée.

Les loups se rapprochent, leurs grognements s'intensifient. La céleste valeureuse ne se laisse pas impressionner. Rien ne l'impressionne jamais - enfin si, justement.
- Surtout, ne cède pas à la peur, me conseille-t-elle. Ils n'attendent que ça.
- Je fais de mon mieux, je me concentre sur les biches.
- Voilà, Bambi. C'est exactement ce qu'il faut faire.
Comment fait-elle pour rester si sereine ?
- Tu aimes déjà en russe et vois les conséquences. Quand t'aimes en anglais, t'apprivoises, et en espagnol, amour...
- A mort ! hurle le loup bleu, agacé par nos bavardages.
- Quatre mois, Bambi, répète-t-elle. Tiers d'an, faon. J'aurais pourtant parié sur un enfant complet.
Le garçon paniqué refait brièvement surface dans son regard rieur alors que les bêtes sortent les crocs.
- Je vais devoir y aller. N'oublie pas ton pense-bête. Allez, pars, prends l'air et aime avant de faire ton nid. Tchao Pantin ! Prends garde à toi !
Quelle triste fin à cause d'un banal contrat de travail déchiré. Un simple bout de papier a mis le feu aux poudres. Le loup bleu capture la plume. Il lui coupe les deux ailes, elle laisse tomber deux oeufs que je ramasse discrètement. Je l'avais senti dès le début : huis-clos contre esprit neuf. Le huit de guerre est enterré, il n'y a plus que le neuf, neuvième sur la liste du dominant animal sans oeufs à la fin. Le tire-âme, ce martyr, me sourit une dernière fois. L'oiseau veut battre de l'aile mais est happé par l'abîme, il est mis en abyme, il tombe. Sans ses deux ailes, sans ses deux oeufs, il ne reste plus rien d'elle. Tout est différent sans zèle en Russie. Loubit, любить devient oubit, убить : aimer devient tuer. Va, l'heureuse ! Va, je ne te hais point !

Le souffle des prédateurs qui emporte la plume au fond du gouffre balaie violemment mes cheveux. Des cendres atterrissent sur mon visage. Des cendres pour mieux monter. Elles chatouillent mon nez bulleux de la même façon qu'une nébuleuse généreuse a commencé à chatouiller mon esprit il y a bien longtemps. Tout cela me semble loin.
- Adieu, oiseau rebelle... Car mène tes sentiments... Bon vol !
On sème ceux qu'on récolte, j'ai de la poussière d'or plein les yeux.


Grand-Père éclatant, belle source d'inspiration pour ce site et sa suite. Quel génie cet homme ! Faire parler la nébuleuse sans prendre ses trois oeufs relève du miracle. Sans eux. Après tant d'années d'errance, j'ai enfin ma religion. Ô, Loup, i. Voilà son nom.

Bientôt, je serai arrivé, la terre happy s'achève - allongé depuis 319 heures sur une sorte de divan. Avant de tirer un trait, je me dirige entre deux wagons et me penche en silence sur la tombe qui s'y trouve. 20.401 kilomètres sur les rails, plus de la moitié de la circonférence de notre planète pour cet enterrement, pour écrire ce que je n'ai jamais su dire. Il tient entre deux lignes, d'où l'aller-retour. Hormis l'accent quand on parle français et le coup de point à la fin. Si j'avais fait les choses à temps, il n'y aurait jamais eu d'obsèques. L'important, c'est d'avoir fait le point. Je dépose un bouquet :
- Il aurait pu y en avoir d'autres. C'est le premier mais aussi le dernier. Au revoir !

Gît Scar, destin. Un hymne national retentit - hymne, magie, nation - celui de mon pays. Love, love, love, vole, vole, vole. Ecouter les petites bêtes permet de venir à bout des grosses. Drapeau en berne. Yeah! Bonjour ! Bonjour ! Après la plume, le soleil parle maintenant. Mais dans quel monde je vis ? Je ne sais pas, continue l'astre luisant, pourquoi tu dis au revoir, je dis bonjour.


Vagabond, vague à l'âme, je descends sur le quai. Non !  me dirait la plume en frissonnant. Non ! Tu ne descends pas, tu montes. Et c'est parce que, elle, elle est descendue, qu'elle sait de quoi elle parle. C'est parce qu'elle est descendue, que je ne la verrai plus jamais. On part toujours trop tôt, on part toujours trop vite. La mort n'est rien d'autre qu'une illusion tenace, elle n'existe pas. Le poids et l'ennui me courbent le dos. Je m'évapore dans la brume ennivrante de Piter, des notes célestes plein les poches, bourrant mes sacs et saoûlant mon esprit.

DEBUT

jeudi 5 avril 2018

Sur la piste du loup-biche

 TRANSSIBERIEN, ACTE II
7.474 kilomètres
  5 jours, 6 heures et 47 minutes
Décalage horaire avec la France : + 3 heures

Acte II, Scène 4

Eternuement, déferlement, dénouement, renversement, internement, discernement, enterrement, l'égarement, l'enfermement... Tout ça finit toujours de la même façon. Quel mal y a-t-il à dire la vérité ? Pour moi, il n'y a que Ether nu vrai, défaire le vrai, des nous vrais, rend vert ce vrai, un terne vrai, dix cernes vraies - une pour 1.000 km - en terre vraie, les gares vraies. L'enfer m'oeuvrait.


Encore une question :
- Pourquoi j'aime la Russie ? Je ne peux même pas répondre. Tu le sais, toi ?
- Tu aimes tes parents ?
- Bien sûr !
- Pourquoi ?
- Je ne sais pas, c'est évident. Ils m'ont donné la vie.
- Tu veux dire que tu es reconnaissant ? Que tu aimes la vie ? Tu veux me faire croire ça ?
Je sais que la question est difficile.
- Le mieux, c'est de ne pas naître. Je les envie, ceux-là.
- Faux ! Le mieux, c'est de renaître. Et les autres ?
- Quoi, les autres ?
- Les autres que tu aimes. Pourquoi tu les aimes ?
- Je les aime, c'est tout. Pourquoi toutes ces questions ?
- Pour te prouver qu'il faut savoir aimer sans donner de raison, trop de gens font l'inverse, trop d'hommes détestent gratuitement. Tu aimes, c'est tout ce qui compte, cela n'a pas de prix. Tu aimes.
- Loup-biche.

- Et le loup, justement ?
- Quoi, le loup ?
- Pourquoi tu l'aimes, le loup ?
- Je n'aime pas le loup !
- Menteur !
- Non, je ne l'aime pas. Je ne l'aime plus.
- Alors pourquoi hurle-t-il encore ? Quand assisterons-nous aux funérailles ? Tu as crié "la ligne !" pour qu'elle revienne et elle est revenue. Maintenant, pourquoi ne crierais-tu pas Aline ?
Aline, олень, en russe cela signifie biche.
- Lénine ? Où ça, Lénine ?
- Rendors-toi, je murmure au vieillard poussiéreux au sommeil agité. Il faudrait que l'on vous parle de lui un jour.

Partir en Russie peut faire peur. La quitter aussi. Par exemple, avoir peur de perdre l'inspiration. Un choc si puissant qu'on en meurt. Cela s'est déjà vu. Combien de médecins légistes ont prononcé cette phrase après une abominable autopsie : le constat est sans appel, il est mort de manque d'inspiration ! Dans quelques semaines, la Russie mettra fin à la relation, un sentiment de rejet injuste quand en face, on sait que l'on voudra toujours de ce parfait pays, qu'on l'aimera toujours. C'est justement parce qu'on aime, qu'on accepte une telle décision calmement. Ceux qui ont déjà aimé sans l'être en retour savent de quoi je parle, les autres sont chanceux : ils se contentent d'imaginer. L'épreuve est traumatisante, on ne s'en remet jamais.

Dans l'éclat des pupilles nébuleuses, où perce sans sourciller la lumière de la vérité, on peut voir un petit garçon paniqué qui peu à peu gagne en confiance, devient lui-même et connaît enfin la paix. Lui aussi est pupille, le pupille de l'oiseau, un barreau de tôle coincé dans un monde pourri jusqu'aux racines alors qu'un conseiller céleste, tel un point bienveillant, tourne au-dessus de ses pensées.

C'est lui

Certains pourraient dire ne pas croire au paradis. Allez raconter ça à l'homme qui vit en enfer ! Il regarde mais pas en arrière, sans colère. Il regarde dehors. Pour lui, comme pour tant d'autres, il n'y a plus d'oasis. Seulement le désert. De sable ou de neige, quelle différence ? Depuis le début, il ment. Il n'a jamais pris le Transsibérien et il vous a embarqué avec lui dans cette traître traversée. J'espère que vous comprendrez son geste, ne le jugez pas trop vite. Je suis fautive.


Il est arrivé à Iekaterinbourg, il va sortir prendre l'air. Si tout se passe comme prévu, ce sera la dernière fois. Il ne reste plus qu'une scène. Le rideau va tomber. Il ne sera pas le seul.

mardi 3 avril 2018

Un arbre qui cache une forêt

TRANSSIBERIEN, ACTE II
5.945 kilomètres
  4 jours, 6 heures et 52 minutes
Décalage horaire avec la France : + 5 heures

Dehors, je manque d'air, impossible de respirer. Transsibérien pour attendre : le remède. Angarsk, où j'ai connu Sergey, je ne descends pas ; Krasnoïarsk, où j'ai écouté Olia parler sans se fatiguer, je ne descends pas ; Novossibirsk, où une plume de cygne m'a chamboulé, je l'ai dit, je le redis : je ne descends pas. Ce qui m'intéresse, c'est Iekaterinbourg. J'ai besoin de revoir la scène du meurtre pour accomplir le mien. Là où Nicolas II a été massacré avec toute sa famille, là où le tsar a cessé de briller. Si je vais dans l'Oural, c'est aussi pour retrouver la créature que j'y ai invoquée, il y a environ deux mois. Loup, râle ! Ce n'est que le début. Vladivostok-Saint-Pétersbourg : deuxième étape, deux jours et huit heures de train en deux scènes.

Acte II, Scène 3

Les téléphones vibrent sans répit au rythme de sonneries démodées des années 1990. Contaminés par la lenteur du moyen de locomotion, les Russes mettent une éternité à décrocher. Une fois l'appel accepté, la conversation peut durer des heures.

Pendant ce temps, la nébuleuse fredonne en se balançant sur ma couchette :
- Ta peau est douce comme la mousse des bois. La petite biche est aux abois, dans le bois se cache le loup. La petite biche, ce sera toi, si tu veux.
- Qu'est-ce que tu chantes ?
- Juste une vieille chanson.
- Tu sais... je sens souvent une haleine chaude se plaquer contre ma nuque. En particulier quand la dernière ampoule s'éteint et que la pénombre me domine. Les grognements parlent d'eux-mêmes, je sais que c'est le souffle ardent du loup qui attend le moindre faux pas de ma part pour me bouffer.
- Ou une bouffée de chaleur, ironise la plume qui s'empresse de reprendre son sérieux face à la gravité de la situation. Rien n'a jamais été aussi grave.

Je précise mon discours :
- Le loup est avec moi en permanence mais je ne le laisserai pas me dévorer. J'ai été mordu à plusieurs reprises, je suis d'ailleurs encore en train de cicatriser. Pourtant, le prédateur tapi dans l'ombre devra trouver une proie plus facile s'il ne veut pas mourir de faim. Je me battrai jusqu'à mon dernier soupir, quitte à l'affronter seul dans l'obscurité de la nuit, quitte à me paumer dans les bois en me lançant sur sa trace, quitte à retenir ma respiration pour ne pas me faire repérer par l'animal, quitte à traquer la chose dans sa tanière, quitte à vivre un cauchemar éveillé pour espérer reprendre mon rêve, quitte à crever en chassant le monstre dans les Ténèbres. Quitte à... quitter. Je l'ai déjà fait, ça ne me fait plus peur. Il me murmure des choses à l'oreille. Toujours la même hallucination. Rapproche-toi, regarde, regarde à travers les arbres, trouve-la tant que tu peux. Rapproche-toi et regarde, regarde dans le noir, tu n'as qu'à suivre tes yeux, tu n'as qu'à suivre tes yeux. J'entends sa voix appeler mon nom, le son vient de l'obscurité profonde. J'entends sa voix et commence à courir à travers les arbres, à travers les arbres. Soudain, je m'arrête mais je sais qu'il est trop tard. Je suis perdu dans une forêt, tout seul, elle n'était jamais là. C'est toujours pareil. Je cours vers rien. Encore et encore et encore... Je voudrais me débarrasser du loup à jamais et garder la mélodie pour toujours. Je n'en connais pas de plus belle, si ce n'est tu sais...
La plume tremblotante me fait comprendre d'un geste nerveux que je n'ai pas besoin d'en dire plus :
- Je saisis ce que tu veux dire, c'est beau, oui mais méfie-toi. C'est toujours quand on dort, que le loup veut descendre...
La nébuleuse se tait et ferme les yeux. Descendre, des cendres. Quand elle est prête, elle reprend :
- C'est toujours quand on dort, que le loup veut descendre au village pour éventrer les moutons. Il sait comment gagner. Tu ne seras plus jamais seul face à la bête, me dit la belle. C'est fini, je ne laisserai jamais le loup prendre le dessus sur toi. Je t'ai appris à tuer. Tout va bien, c'est fini.
Et là, je conclus :
- Le loup, on s'en fiche, contre lui, nous serons deux.

Au petit matin, une grand-mère décroche le rideau de la tringle en marmonnant. Elle veut changer la déco, elle doit se croire chez elle. Je lui donne raison : le tissu n'est pas moche mais on perd forcément un peu la boule après autant de temps derrière les barreaux. Elle, quel est son crime ?  

anticiper le baisser de rideau

Encore un peu de patience avant de remettre le pendu à l'heure. Le train continue d'avancer vers mon but. Son soutien m'est si précieux, il l'était déjà à l'aller, maintenant, il re-m'aide.

Novossibirsk, 1 heure d'arrêt